Le risque financier libanais en question : l'inscription sur la liste européenne des pays tiers à haut risque, son calendrier et ses conséquences

30 JUIN 2025
Risques

Le 10 juin 2025, l'Union européenne a officiellement ajouté le Liban à sa liste des pays tiers à haut risque en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT). Cette désignation, attendue dans les milieux réglementaires, est survenue près de huit mois après l'inscription du Liban sur la « liste grise » du Groupe d'action financière (GAFI), en octobre 2024.

À première vue, la décision européenne pourrait sembler redondante. Beaucoup de banques et d'établissements financiers avaient déjà durci leur examen des opérations libanaises après le classement du GAFI. En réalité, la décision de l'UE crée de nouvelles obligations juridiques et accentue les difficultés du Liban à rétablir sa crédibilité financière.

À l'échelle mondiale, divers organismes internationaux et régionaux sont chargés d'évaluer l'efficacité des dispositifs LCB-FT des pays. Au centre se trouve le GAFI, organisme intergouvernemental qui fixe les normes mondiales et conduit les évaluations par les pairs. Son action est relayée par plusieurs homologues régionaux — le Groupe Asie-Pacifique sur le blanchiment de capitaux (APG), MONEYVAL au Conseil de l'Europe, le Groupe d'action financière du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord (MENAFATF) et d'autres —, qui évaluent les juridictions de leur région selon la méthodologie du GAFI. Des institutions telles que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale y contribuent aussi par des évaluations techniques, en particulier dans les juridictions aux capacités limitées.

Parmi ces réseaux, le GAFI et l'Union européenne pèsent le plus lourd en matière de listes officielles et de leurs effets en aval. La liste grise du GAFI signale des déficiences stratégiques en LCB-FT qui conduisent les établissements financiers mondiaux à réapprécier leur risque. La liste de l'UE, bien qu'en partie éclairée par les constats du GAFI, emporte des conséquences juridiques distinctes au sein du marché unique européen.

Cet article répond à trois questions essentielles pour éclairer le sens du classement européen, son lien avec la liste grise du GAFI et les conséquences concrètes auxquelles le Liban fait face.

  1. Qu'est-ce que la liste européenne des pays tiers à haut risque, et pourquoi le Liban y figure-t-il ?

L'UE tient une liste des pays qu'elle juge gravement défaillants en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. L'objectif est simple : protéger le système financier européen des risques extérieurs.

Ce classement découle d'une évaluation technique du risque menée par la Commission européenne. Si les constats du GAFI y contribuent, l'UE apprécie aussi l'indépendance de la justice, la répression de la criminalité financière et la transparence des bénéficiaires effectifs.

Dans le cas du Liban, la Commission européenne avait achevé son évaluation du risque dès octobre 2023. La décision formelle d'inscrire le pays sur la liste n'a toutefois été arrêtée et publiée qu'en juin 2025. Ce délai n'a rien d'inhabituel : le processus de l'UE comporte des consultations internes, une rédaction juridique et une coordination entre ses institutions avant que toute décision ne devienne officielle.

La délégation de l'UE à Beyrouth a précisé que cette décision reposait sur des défaillances structurelles et durables, et non sur l'actualité politique récente.

  1. Quel lien entre le classement européen et la liste grise du GAFI ?

Le GAFI est l'organisme international qui fixe et contrôle les normes mondiales de lutte contre la criminalité financière. En plaçant le Liban sur sa liste grise en octobre 2024, il a signalé d'importantes lacunes de ses dispositifs LCB-FT, tout en reconnaissant sa volonté d'y remédier.

Si la liste grise du GAFI n'a pas de portée juridique, elle agit comme un puissant signal d'alerte pour la réputation. Beaucoup de banques internationales ont, en réponse, durci spontanément leur vigilance à l'égard du Liban.

En revanche, le classement européen emporte des conséquences juridiques au sein de l'Union. Banques, auditeurs, agents immobiliers, avocats et même plateformes de cryptomonnaies doivent désormais appliquer une vigilance renforcée à leurs clients et opérations liés au Liban.

En somme, le GAFI a tiré la sonnette d'alarme ; l'UE met désormais le plan à exécution.

  1. Quelles conséquences ce classement européen a-t-il pour le Liban ?

Si la liste grise du GAFI avait déjà poussé beaucoup d'établissements à se prémunir, l'inscription européenne ajoute une dimension juridique incontournable. Toute entité financière établie dans l'UE doit désormais appliquer des contrôles renforcés aux opérations liées au Liban.

Cela suppose une vérification plus rigoureuse des bénéficiaires effectifs, une surveillance renforcée des opérations et, dans certains cas, le refus de certaines prestations. Ces exigences sont en outre harmonisées dans tous les États membres, pour un niveau de contrôle homogène.

Au-delà des obligations juridiques, la décision européenne pèse sur la réputation. Être inscrit à la fois par le GAFI et par l'UE signale un niveau de risque élevé aux investisseurs, aux banques internationales et aux bailleurs. Cela pourrait restreindre encore l'accès du Liban au financement du commerce, à l'aide internationale et aux relations bancaires, bien au-delà de l'Europe.

En somme, la liste grise du GAFI a valeur d'avertissement mondial, tandis que l'inscription européenne traduit ces inquiétudes en mesures obligatoires, au moins en Europe. Quand les deux classements convergent, les obstacles pour le Liban n'en sont que plus lourds.

Au-delà des couleurs : comment le GAFI et l'UE classent officiellement les juridictions à haut risque

Malgré l'usage répandu des termes de « liste grise » et autres codes couleur, ni le GAFI ni l'UE ne classent officiellement les pays par couleurs. Ces organismes s'appuient sur des processus d'évaluation structurés et fondés sur des éléments probants. Le GAFI mène des évaluations mutuelles et des revues de suivi afin de repérer les juridictions présentant des déficiences stratégiques dans leurs dispositifs de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT). Les pays qui démontrent une volonté de réforme sont placés sous surveillance renforcée, et non étiquetés par une couleur.

Instance Intitulé officiel de la liste Appellation courante Critères retenus
GAFI Juridictions sous surveillance renforcée Liste grise Lacunes LCB-FT assorties d'un plan d'action
GAFI Juridictions à haut risque faisant l'objet d'un appel à l'action Liste noire Défaillances LCB-FT graves et absence de coopération
UE Pays tiers à haut risque Liste noire Fondé sur le GAFI et des facteurs de risque propres à l'UE

De même, l'UE désigne les pays tiers à haut risque par des instruments juridiquement contraignants, principalement des règlements délégués, en combinant les évaluations du GAFI et ses propres critères. Ceux-ci portent notamment sur l'efficacité du cadre juridique du pays, sa capacité institutionnelle et ses mécanismes de transparence. Les classements qui en résultent reposent sur une analyse juridique et réglementaire, non sur des codes couleur symboliques, même si médias et débats publics les simplifient souvent ainsi.

Conclusion

Le classement du Liban parmi les pays tiers à haut risque par l'UE n'est pas une réaction à l'actualité récente, mais l'aboutissement d'une longue évaluation documentée du risque. Le Liban vivait déjà sous l'ombre de la liste grise du GAFI ; la désignation européenne transforme ces risques en obligations contraignantes pour les institutions européennes.

Pour restaurer la confiance financière, le Liban devra faire plus que promettre. La voie passe par des réformes concrètes, transparentes et vérifiables à l'international. D'ici là, sa réintégration dans le système financier mondial restera incertaine et de plus en plus hors de portée.

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