La pollution pétrolière dans le golfe Persique : le coût caché des conflits

21 JUIL 2025
ESG
Risques

Le golfe Persique, qui abrite plus de 30 % des réserves prouvées de pétrole du monde et certains de ses corridors maritimes les plus fréquentés, est de nouveau menacé par les retombées d'un conflit géopolitique[1]. L'escalade des hostilités entre Israël et l'Iran inquiète non seulement pour la sécurité régionale, mais aussi pour la stabilité environnementale de cette étendue d'eau écologiquement fragile et économiquement vitale.

Pourquoi c'est important aujourd'hui

Le détroit d'Ormuz voit passer près de 20 % de l'offre mondiale de pétrole, soit environ 20 millions de barils par jour[2]. Un pétrolier moderne pouvant transporter jusqu'à 2 millions de barils, toute attaque ou tout accident pourrait provoquer une marée noire de grande ampleur.

Le coût économique d'une marée noire dépend de son ampleur, de son lieu et du délai d'intervention ; mais même un déversement modéré de 100 000 barils dans le Golfe pourrait dépasser le milliard de dollars, une fois comptés dommages environnementaux, dépollution, pertes de pêche et effets sur le tourisme[3].

Si 5 % seulement du volume quotidien de pétrole transitant par le détroit — un million de barils — se déversaient à la suite d'un sabotage ou d'une erreur, dépollution et dommages économiques pourraient atteindre 5 à 10 milliards de dollars, et bien davantage à long terme.

Les leçons du passé

Ce n'est pas la première fois que la guerre endommage l'environnement du Golfe :

  • Guerre Iran-Irak (1980-1988) : pétroliers et plateformes ont été fréquemment visés. Une marée noire majeure, en 1983, a libéré plus de 1,7 million de barils. Rapporté aux coûts actuels, ce seul déversement a probablement causé 2 à 3 milliards de dollars de dommages environnementaux et économiques, pour l'essentiel non comptabilisés du fait de la guerre.
  • Guerre du Golfe (1991) :Les forces irakiennes ont déversé près de 4 à 6 millions de barils de pétrole dans le Golfe, la plus grande marée noire de l'histoire.
    • Le coût de la dépollution dépassait alors 540 millions de dollars, soit plus de 1,2 milliard aujourd'hui, hors conséquences écologiques et sanitaires de long terme[4].
    • Les dommages causés au milieu marin, à la pêche, aux usines de dessalement et aux infrastructures touristiques ont été estimés entre 10 et 15 milliards de dollars, selon les agences environnementales régionales et les évaluations d'après-guerre.
    • L'incendie de plus de 700 puits de pétrole a ajouté 1,5 milliard de dollars de frais de lutte contre le feu, et sans doute des dizaines de milliards en pertes de recettes pétrolières et en conséquences sanitaires dues à l'air et aux sols contaminés.

Ce qui est en jeu aujourd'hui

Les infrastructures pétrolières modernes sont plus avancées, mais pas à l'abri de tirs de missiles, de sabotages informatiques ou d'attaques de drones. Une attaque sur une installation majeure telle que le site saoudien d'Abqaïq (frappé en 2019) a interrompu temporairement 5,7 millions de barils par jour, soit environ 6 % de l'offre mondiale, causé plus de 2 milliards de dollars de dégâts immédiats et fait bondir les prix du pétrole de 15 % en une seule journée[5].

Même une marée noire limitée ou l'arrêt d'une installation dans le Golfe pourrait :

  • Déclencher des demandes d'indemnisation de plusieurs centaines de millions de dollars
  • Perturber les cours mondiaux du pétrole et coûter des milliards par semaine à l'économie mondiale
  • Coûter de 500 millions à 1 milliard de dollars en intervention environnementale d'urgence

Les personnes seront touchées aussi

Au-delà du coût écologique, les retombées économiques pour les communautés côtières pourraient être dévastatrices :

  • Usines de dessalement : l'arrêt de quelques grandes installations pour cause de contamination pourrait coûter 10 à 50 millions de dollars par jour en production d'eau perdue et en importations d'urgence[6]. En 1991, le Koweït a connu des pénuries et acheminé de l'eau potable par camion, à grands frais, pendant des mois.
  • Pêche : la pêche commerciale du Golfe, estimée à 1,5 à 2 milliards de dollars par an, pourrait s'effondrer pour des années si les stocks sont contaminés[7]. Après la marée noire de la guerre du Golfe, certaines zones ont mis plus de dix ans à s'en remettre.
  • Tourisme : l'économie touristique côtière de la région, estimée à 20 milliards de dollars pour l'ensemble du Golfe, pourrait perdre des centaines de millions même en cas de marée noire modérée imposant la fermeture des plages et ravageant les récifs coralliens[8].

Que peut-on faire ?

Pour réduire le risque de nouvelles catastrophes économiques et environnementales dans la région, plusieurs mesures urgentes s'imposent, dont :

  • Protéger les installations pétrolières et les voies maritimes : déclarer les infrastructures énergétiques protégées par le droit international. Une attaque contre elles déclencherait non seulement une catastrophe écologique, mais aussi des pertes économiques mondiales de dizaines de milliards.
  • Coordonner la réponse d'urgence : les pays du Golfe devraient investir ensemble dans des dispositifs d'intervention rapide, dont le déploiement régional est estimé entre 250 et 500 millions de dollars, mais qui éviteraient des milliards de pertes en cas de marée noire[9].
  • Investir dans la restauration des écosystèmes : remettre en état récifs coralliens, mangroves et autres zones tampons coûterait 1 à 2 milliards de dollars sur dix ans, mais éviterait des dommages bien plus coûteux lors de futures marées noires ou crises climatiques[10].

 

Le golfe Persique compte déjà parmi les milieux marins les plus pollués et les plus fragilisés au monde. Une marée noire provoquée par un conflit pourrait causer des dizaines de milliards de dollars de dégâts, déplacer des populations, empoisonner des écosystèmes et paralyser des économies.

À mesure que les tensions montent, souvenons-nous que le coût de la guerre dépasse de loin le champ de bataille. Sans action rapide, le Golfe pourrait connaître une catastrophe écologique et économique qu'il faudrait une génération et des milliers de milliards pour réparer.

[1] Oil – Statistical Review of World Energy 2021

[2] En pleine crise régionale, le détroit d'Ormuz demeure un point de passage pétrolier critique – U.S. Energy Information Administration (EIA), 2025

[3] WEO

[4] Arabian Gulf Spills; Persian Gulf, Kuwait | IncidentNews | NOAA, 1991

[5] Comment le combat par drones en Ukraine change la guerre, 2024

[6] Renewable energy desalination: an emerging solution to close the water gap in the Middle East and North Africa

[7] Au-delà de la rareté : la sécurité de l'eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

[8] Au-delà de la rareté : la sécurité de l'eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

[9] Thirteen Years After Deepwater Horizon, Restoration Makes Progress | Gulf Spill Restoration

[10] Thirteen Years After Deepwater Horizon, Restoration Makes Progress | Gulf Spill Restoration

Analyses associées